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« Tue-le, tue-le ! » : derrière le passage à tabac de deux jeunes Noirs, le racisme qu’un village refuse de voir

Dimanche, 29 Janvier, 2023
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En juillet dernier, lors d’une fête de village dans l’Aude, deux jeunes Noirs, accusés à tort d’avoir piqué des personnes avec une seringue, ont été pourchassés puis violemment frappés par des habitants. Des témoins et une victime dénoncent une agression raciste. Le village, lui, dément et se protège. 

VerzeilleVerzeille (Aude).– Ce jour de décembre, un vent glacial s’abat sur Verzeille, village d’Occitanie de cinq cents habitant·es. Les volets restés ouverts tapent contre les murs des nombreuses maisons en pierre. Dans ce lieu situé à une vingtaine de minutes de Carcassonne, on ne craint ni les cambriolages ni l’insécurité. Ici, tout le monde se connaît et les gens qui ne seraient pas du coin sont vite repérés. 

Les rues sont désertes. À l’exception d’une petite église, d’une boucherie et de la mairie, qui fait aussi office de bureau de poste, les habitants et habitantes n’ont pas beaucoup d’occasions de se promener dans le centre. Tout est bien plus animé lorsqu’il fait beau. C’est ici, chaque été, que le comité des fêtes de Verzeille organise des festivités près de la place de la mairie. Et c’est aussi là que, le soir du 24 juillet dernier, deux jeunes ont été ciblés, pourchassés, puis violemment frappés.  

Cinq mois après, tout le monde a en tête ce drame mais personne ne souhaite en discuter. « Avant d’avoir quelqu’un qui vous parle, bon courage ! », prévient un habitant installé ici depuis seulement trois ans. La plupart ne digèrent pas la médiatisation qui a suivi. Les villageoises et villageois croisés n’ont « rien à dire », n’ont « rien vu », « ne parlent pas à la presse » ou « n’ont pas de temps à perdre avec ces ragots ». Pas question de dégrader plus encore l’image du coin. Pas question de les « faire passer pour des gens racistes ».

Agrandir l’imageHans chez lui en décembre 2022. © Photo Idriss Bigou-Gilles pour Mediapart

À Roullens, dans un village voisin, Hans, 24 ans, l’une des victimes, a longuement hésité avant d’accepter de nous accueillir. À quoi bon se repasser encore une fois le « film de cette soirée » et raviver toutes ses angoisses ? Celles d’être reconnu dans la rue et d’être une nouvelle fois agressé. La question qui le « hante tous les jours » est la seule raison qui lui a fait changer d’avis. « Je veux savoir pourquoi ils m’ont ciblé. Je veux une réponse à cette question », explique-t-il avant d’émettre une condition : que sa mère soit à ses côtés. 

Au chômage depuis cette agression, c’est avec elle qu’il vit dans un petit pavillon tout neuf. Ce jeune, né en Guadeloupe, a beau mesurer deux mètres, sa mère le voit encore comme « un nounours », incapable de se battre, timide, discret, et aujourd’hui traumatisé. Interrogé sur cette soirée, il cherche ses mots, prend son temps et laisse sa mère finir les phrases qu’il n’arrive pas à terminer. « Avec plusieurs amis, on avait passé la soirée au bord d’une rivière, puis on a voulu la finir en allant à cette fête. Pas mal d’affiches étaient placardées un peu partout pour l’annoncer. Sur place, on a retrouvé d’autres amis pour boire des coups ensemble », se souvient le jeune homme. 

À peine arrivés et déjà suspectés 

Comme dans de nombreux coins de la région, les fêtes de village s’enchaînent chaque week-end. Celle de Verzeille s’étale sur trois jours, du vendredi au dimanche : du sport la journée avec compétitions de rugby et concours de pétanque ; fête foraine, DJ set et piste de danse le soir. Ce dimanche 24 juillet, les villageoises et villageois sont un peu fatigués après deux jours de festivités mais encore prêts à danser.

Ils sont toutefois plus méfiants que d’habitude et ont en tête l’avertissement du moment. Selon une bonne partie de la presse, des dizaines de fêtard·es seraient régulièrement victimes de piqûres sauvages lors de festivals ou d’événements en plein air. Les autorités nuancent et alertent sur le fait qu’on ne retrouve ni agresseurs ni traces de piqûres. Mais la France s’emballe et la rumeur court

J’ai trébuché dans une sorte de caniveau, j’étais bloqué. Et là, ils m’ont tabassé.

Hans, 24 ans

Hans vient de toucher son salaire et régale ses amis à la buvette. Ils sont une dizaine. Certains qu’il connaît plus que d’autres, comme son cousin Kevin, son ami Pierre ou Karim*, Mahorais d’origine, qu’il a rencontré lors d’une formation pour être chauffeur-livreur. La buvette a du succès et une bonne partie des villageois·es sont déjà bien ivres. 

« Rapidement, j’ai senti qu’on nous regardait comme si on nous suspectait », explique Hans. Lorsque Karim s’écarte pour consulter son téléphone portable, des gens viennent l’interpeller. On questionne ses intentions, on lui demande d’où il vient puis on l’interroge pour savoir s’il n’a pas une seringue sur lui. Deux jeunes viennent de s’écrouler à quelques minutes d’intervalle sur la piste de danse. Le comité des fêtes a alerté les deux DJ et une annonce a été faite au micro pour prévenir l’assemblée. L’idée qu’ils ont été piqués s’est propagée et le groupe de Hans semble être le coupable tout désigné. 

Agrandir l’imageLe village de Verzeille, dans l’Aude. © Photo Idriss Bigou-Gilles pour Mediapart

Un vigile de la soirée s’en mêle et demande à vérifier les sacs et les poches de Hans et de ses amis. La bande s’exécute et un fêtard que personne ne connaît vient à la rescousse. « Il est venu dire au vigile qu’on ne pouvait pas avoir piqué des gens puisque le malaise des deux personnes avait eu lieu avant qu’on arrive à la fête. » Nelson, chef de cuisine de 43 ans, tente en effet de dissiper ce qu’il croit être un simple malentendu. « Je les avais tout de suite vus dès qu’ils sont arrivés car je m’étais fait la réflexion que certains de leur bande étaient noirs, comme moi. Je souriais en me disant qu’on était bien seuls dans toute cette fête », confie-t-il à Mediapart. Il insiste auprès du vigile pour les dédouaner et le comité des fêtes finit par laisser tout le monde tranquille. Le répit est de courte durée. 

« Les Noirs » désignés et chassés par la foule 

À court de cigarettes, Hans et Karim se dirigent vers leur voiture, garée sur un parking à quelques mètres de la fête. L’endroit sombre et désert fait d’eux des proies bien plus faciles. Lorsque les deux jeunes profitent d’être isolés pour uriner, chacun de son côté, ils comprennent qu’ils ont été suivis. « C’est les Noirs, c’est les Noirs », hurle un individu, suivi par une quinzaine de personnes, selon plusieurs témoins.  

Sans nous, ces deux jeunes seraient tout simplement morts.

Nelson, un témoin qui s’est interposé entre le foule et Hans

La foule fait face aux deux hommes et leur demande une énième fois s’ils n’ont pas piqué certaines personnes. « Un homme qui se présentait comme vigile a sorti une grosse bombe de gaz lacrymogène et nous a demandé de nous mettre au sol. Lorsqu’on a refusé, il nous a aspergé les yeux de gaz. Puis ils ont profité qu’on soit aveuglés pour commencer à nous frapper », raconte Hans.

Les deux amis se séparent et essaient de prendre la fuite. Karim court vers une habitation dans laquelle il espère se réfugier. Il est rattrapé puis violemment frappé. Hans se dirige vers la buvette pour alerter ses amis et demander de l’aide, mais lui non plus n’en a pas le temps. « J’ai trébuché dans une sorte de caniveau, j’étais bloqué. Et là, ils m’ont tabassé. »

La scène, d’une grande violence, a été filmée par l’un des villageois. Dans cette vidéo, partagée sur les réseaux sociaux et supprimée depuis, on voit Hans totalement pris au piège. Le son permet d’entendre une foule nombreuse et déterminée à le tabasser. « Niquez-le. Baisez-le, les gars. Vas-y Diego. Relevez-le, on l’encule. Tue-le. Tue-le ! », peut-on notamment entendre.  

Une partie de l'agression de Hans a été filmée. © Mediapart

L’image est tout aussi édifiante et montre un quasi-lynchage. Sur les seules 28 secondes diffusées, on voit Hans allongé au sol, écrasé par le pied d’un villageois puis roué de coups. Sans jamais riposter, il reçoit plus d’une vingtaine de coups de poing et plusieurs coups de pied, principalement au visage.

Les violences cessent seulement quand Nelson, qui avait vu la foule les prendre en chasse, décide d’intervenir. « C’est lorsque j’ai entendu le gamin dire : “Faites ce que vous voulez mais prévenez juste ma mère” que mon sang n’a fait qu’un tour », explique le jeune homme. Malgré le gaz lacrymogène qu’il reçoit lui aussi, Nelson se débat, pousse le vigile et une partie des habitants et saisit Hans pour l’extirper du caniveau. 

« J’ai fait comprendre que si l’un d’entre eux me touchait, ce ne serait pas la même histoire », raconte cet ancien vigile de boîte de nuit. Dans le même temps, Karim est frappé par plusieurs individus et salement amoché, jusqu’à ce que les amis de Nelson interviennent à leur tour. « Sans nous, ces deux jeunes seraient tout simplement morts. » Avertis par des témoins, les gendarmes arrivent après la bataille, rétablissent le calme mais n’interpellent personne. Ils conseillent seulement à qui veut se plaindre d’aller déposer plainte. 

Hans se rend aux urgences puis se ravise, découragé devant « l’interminable attente ». Comme si son instinct maternel l’avait « alertée », Josie se réveille lorsque son fils passe le pas de la porte. Elle constate ses blessures, l’interroge et croit à une bagarre. « Je ne me suis pas battu, j’ai été battu », répond le jeune homme, qui lui explique qu’il avait tenté de la joindre, en vain.

« J’ai vu que j’avais plusieurs appels en absence. Là, j’ai vacillé. C’est dur de savoir que mon fils était en danger et de ne rien avoir pu faire », regrette encore Josie qui a, depuis, banni le mode silencieux de son téléphone. Elle regarde ensuite l’état de son fils et imagine la violence des coups. « Je l’ai vu quasiment défiguré, les yeux pleins de sang et des blessures partout, se souvient-elle. J’ai même cru qu’il avait perdu la tête. Il n’arrêtait pas de répéter : “Pourquoi ils m’ont fait ça, pourquoi ils m’ont fait ça ?” »

Le deuxième adjoint au maire parmi les agresseurs

Ce n’est que le lendemain que son fils et elle vont aux urgences faire constater les blessures et déposer plainte. Le bilan est lourd. Hans a de multiples contusions sur tout le corps et des séquelles psychologiques immenses mais la première interruption temporaire de travail (ITT) qui lui est prescrite n’est que de six jours. Un autre médecin réévalue ses ITT à seize jours et le met plus d’un mois en arrêt de travail. Karim, lui, n’a pas souhaité porter plainte à l’époque et ne peut plus parler aujourd’hui. Il a eu un grave accident de voiture quelque temps après et est toujours hospitalisé dans un état grave. 

Agrandir l’imageLes multiples blessures de Hans après l'agression. © Mediapart

Après l’enquête ouverte par le parquet, le village s’est soudé pour ne rien dévoiler. Cinq mois plus tard, on ne connaît toujours pas l’identité des agresseurs de Karim ni celle des complices, ceux qui ont regardé sans bouger ou hurlé vouloir tuer les deux jeunes. Grâce à la vidéo, seulement trois des agresseurs principaux de Hans ont été identifiés et auditionnés par la gendarmerie.

Ludovic Bérail, deuxième adjoint au maire de Verzeille et coprésident de l’école de rugby de Carcassonne, est l’individu en tee-shirt rayé qui maintient puis frappe Hans. Yannick A., tee-shirt gris, joueur de rugby de la région, 1,87 mètre pour 84 kilos, lui prête main-forte en assénant plus d’une vingtaine de coups. Il y a enfin Kevin E., salarié d’une entreprise de sécurité privée, qui a arrosé de gaz lacrymogène les deux victimes. 

Dès le lendemain de cette agression, on jure pourtant dans le village que les personnes identifiées avaient en fait de bonnes raisons de tabasser. La presse locale s’empare du sujet et livre deux versions. Celle de Hans et de sa famille, pour lesquels ce passage à tabac est forcément raciste. Celle du comité des fêtes, qui dément et accuse.

Dans L’Indépendant, le père d’un des jeunes qui a fait un malaise sur la piste de danse lors de la soirée prétend : « Il m’a dit que peu de temps avant, une personne noire d’origine maghrébine, plutôt jeune, lui avait posé la main sur l’épaule avant de lui lancer : “Ce n’est que le début.” Ceux qui sont allés le voir ont retrouvé des seringues dans ses poches, c’est forcément lui ! » Toujours à propos de ce jeune garçon, Sandrine A., patronne du comité des fêtes et mère de Yannick A., ajoute : « L’adolescent s’est effondré juste après qu’ils [la bande de Hans – ndlr] sont passés à côté de lui. Et en partant, on les a entendus dire : “Wallah, il est mort” ou “Wallah, je l’ai tué”. » « Lorsque j’ai vu ce jeune faire un malaise, Karim a souri en disant : “Regarde, il est mort, il a trop bu” », corrige Hans.  

Sandrine A. reconnaît d’ailleurs qu’elle l’avait en ligne de mire, ses amis et lui, dès leur arrivée. Ils étaient « louches » selon elle et méritaient qu’elle les surveille « au cas où ». Elle va plus loin en tentant même d’inverser les rôles : « C’est nous les victimes. Il y a quand même eu un gosse de 16 ans qui est passé à côté de la mort à cette soirée. Deux autres jeunes se sont fait piquer aussi. C’est quand même très grave », déclare-t-elle à La 1ère, un site des outre-mer.

Comme la plupart des villageois, elle jure qu’ils ont été neutralisés plutôt que lynchés. Les mis en cause ne sont pas n’importe qui. L’adjoint Ludovic Bérail est membre d’une famille importante dans le village. Son frère tient aussi la boucherie, le commerce principal. Certains font même pression, comme cette habitante qui contacte la sœur de Hans pour être sûre qu’elle n’accusera pas son père. « Même le médecin légiste nous a reproché d’avoir médiatisé les choses », dénonce Josie. 

Agrandir l’imageDans le village de Verzeille, en décembre 2022. © Photo Idriss Bigou-Gilles pour Mediapart

Si le village se protège toujours aujourd’hui, le doute s’est installé sur la réalité des piqûres pendant la soirée. « Il y a deux versions et l’une comme l’autre peut être crédible », estime une institutrice de l’école du village. Une autre habitante, infirmière de profession, confirme le malaise d’un jeune homme à la soirée : « Il était en détresse respiratoire aiguë, alors je l’ai mis en PLS [position latérale de sécurité – ndlr] et on a attendu l’arrivée des pompiers, témoigne-t-elle. Mais je ne sais pas aujourd’hui si c’était dû à l’alcool ou à une piqûre », interroge-t-elle. Sammy*, un gamin du village, est d’abord catégorique : « Trois personnes se sont effondrées à cette soirée et l’une des victimes de piqûre a raconté que l’un des Noirs de la bande lui a tapé sur l’épaule et lui a dit qu’il allait mourir. Il est tombé juste après. » Questionné plus précisément sur son témoignage, il s’oblige à nuancer : « Après, est-ce que c’est vrai ? J’avoue que ce sont des on-dit. »

Pas de piqûres, pas de seringues 

En réalité, les fameuses piqûres lors de cette fête de village relèvent d’une vaste fable. Sur place, les gendarmes n’ont pas retrouvé la moindre seringue, pas plus qu’ils n’ont trouvé de trace de piqûres sur les victimes. Tout laisse penser à des comas éthyliques. « L’une des victimes présumées de piqûre a refusé de se faire ausculter par les pompiers. Sur la seconde, aucune trace d’injection n’a été observée », indique le rapport d’enquête cité par L’Indépendant. Il s'agissait en fait d'une « piqûre d'insecte » nous précise le parquet. 

Les gendarmes font le lien avec deux autres fêtes de village qui ont eu lieu quelques jours avant, à Bram et à Narbonne (Aude), où l’on a parlé de piqûres sans que personne n’en voie la couleur. « On a perdu beaucoup de temps cet été dans la région avec cette psychose. On a pris le temps d’enquêter sans jamais rien retrouver », regrette une source proche du dossier. 

L’idée que les deux garçons aient pu avoir été ciblés en raison de leur couleur de peau est en tout cas vite balayée. Au village, personne ne veut y voir la moindre motivation raciste. « Ils ont vraiment piqué des gens. Faut assumer, qu’on soit noir, arabe, chrétien, faut assumer ses conneries », estime un habitant. « Ces personnes auraient été jaunes ou vertes, tout aurait été pareil », jure Céline, la secrétaire municipale.

Comment le sait-elle ? « Les gens qui les ont frappés m’ont dit plus tard qu’ils n’étaient pas racistes », justifie-t-elle, avant de reprocher à Hans et à sa famille de mentir pour salir l’image de Verzeille. Certains concèdent seulement la possibilité qu’on les ait frappés parce qu’ils ne venaient pas d’ici. Dans la région, on appelle bien les gens d’ailleurs, des « piboules », du nom du champignon qui pousse sur les souches de peupliers. 

Ils voulaient simplement casser du Noir.

Josie, la mère de Hans

Josie, elle, en est désormais convaincue : si son fils a été ciblé, c’est qu’« ils voulaient simplement casser du Noir ». En disant cela, cette ancienne chiraquienne, ex-adhérente au RPR, dit « peser chacun de [ses] mots ». « C’est la première fois que je me dis que mon fils a été victime de racisme. Je ne vivais pas avec ça avant et j’étais la première à condamner les gens qui, pour un oui ou pour un non, se disaient tout de suite victimes de racisme. Là, je n’ai pas de doute. »

Hans non plus. « Si, pour eux, la bande avec laquelle je faisais la fête piquait des gens, pourquoi avoir oublié d’accuser et de frapper mes amis blancs ? », interroge-t-il. Nelson se dit aussi certain du mobile de cette agression. « Ils n’ont ciblé que des Noirs. Ils savaient qu’ils ne pouvaient pas avoir piqué mais ils les ont pourchassés et frappés en hurlant : “C’est les Noirs !”, lâche le cuisinier. On se croyait aux États-Unis dans les années 1930. » 

Ce racisme, évident pour certains, le parquet de Carcassonne ne l’a lui non plus pas décelé. « Il s’agit d’une bagarre de fête de village sur fond d’alcool. Pas de piqûres. Pas de circonstance aggravante tenant au caractère racial », se contente de répondre le procureur de Carcassonne, qui ne souhaite rien dire de plus. Les trois personnes mises en cause seront jugées le 2 juin prochain pour « violences en réunion » suivies d’ITT n’excédant pas huit jours. « On ne peut pas nier de manière catégorique que cette agression ait pu être raciste, mais on n’avait rien pour le prouver », nuance une source proche du dossier.

Mais, pour Nelson, en colère contre ces conclusions, « encore fallait-il vraiment chercher ». « J’ai été auditionné après les faits puis plus jamais rappelé. Pourquoi les gendarmes ne m’ont-ils pas fait participer à la confrontation ? Et pourquoi parler encore d’agression ? Moi j’ai l’impression d’avoir vu une tentative de meurtre, estime ce témoin. Inversons les choses. Imaginez que deux Blancs se fassent pourchasser et tabasser dans une fête ne réunissant que des Noirs ? Vous croyez que le résultat serait le même ? »

Agrandir l’imageLe caniveau où l’agression de Hans a eu lieu lors de la fête locale à Verzeille. © Photo Idriss Bigou-Gilles pour MediapartDes propos racistes sur WhatsApp jamais recherchés

Si le caractère racial des violences a été abandonné par le parquet, la famille compte bien imposer le débat à l’audience. À sa demande, l’association antiraciste La Maison des potes s’est en effet constituée partie civile et espère que les juges « abordent au moins la question ». « Pour que la circonstance aggravante soit reconnue, il faut qu’un propos raciste précède, accompagne ou suive les violences. Mais encore fallait-il enquêter sérieusement pour le savoir », regrette Samuel Thomas, président de l’association. 

D’après plusieurs villageois rencontrés par Mediapart, des propos racistes auraient en effet bel et bien été tenus. L’un évoque certains qui, juste après les faits, se seraient amusés de cette « ratonnade ». Jérôme*, lui, installé sur les hauteurs du village depuis quinze ans, mentionne des captures d’écran d’une conversation sur WhatsApp, effacées depuis, réunissant de nombreux villageois. « Des habitants se vantaient d’avoir fait courir des “Noirs et des bougnoules” », affirme-t-il de manière catégorique.

Kevin, le cousin de Hans, assure quant à lui qu’après l’agression, des gens seraient venus le voir sans savoir qu’il connaissait les victimes. « Ils m’ont montré la vidéo qu’ils avaient prise. Et l’un des agresseurs de la vidéo se vantait d’avoir tapé deux “négros”. J’ai rien dit et c’est comme ça que j’ai pu récupérer les images », explique-t-il. 

Le maire de Verzeille défend son adjoint et n’a jamais contacté les victimes ni proposé de les recevoir.

« Rien n’a été entrepris pour tenter de documenter ces accusations », insiste Samuel Thomas. Kevin est bien allé à la gendarmerie communiquer la vidéo de l’agression qu’il a pu récupérer, mais on ne l’a « ni auditionné ni sollicité » pour qu’il vienne témoigner le jour du procès. Aucune expertise des téléphones n’a été réalisée pour tenter de retrouver cette fameuse conversation sur WhatsApp et aucun appel à témoignage n’a été diffusé pour inciter d’éventuels témoins à contacter la gendarmerie.

Depuis le début, Christian Audier, maire de Verzeille, sans étiquette, a pris le parti de soutenir son adjoint, toujours en poste alors qu’il a reconnu avoir participé aux violences devant les gendarmes. Enfin, l’édile n’a ni reçu ni contacté la famille de Hans, qui avait pourtant demandé un rendez-vous, et n’a jamais voulu répondre à la presse, pas même pour démentir une possible motivation raciste.

Amélie*, habitante d’un village voisin, n’est « pas étonnée par l’attitude du village ». La veille du drame, elle aussi était de la fête à Verzeille. « J’ai rapidement compris que je dérangeais. J’ai supporté des regards bizarres d’abord, témoigne cette auxiliaire de vie d’origine camerounaise. Jusqu’à ce qu’on m’accuse d’avoir volé le pichet de bière d’une table voisine. » Tout était faux, selon elle, mais là encore, la tension aurait vite grimpé. « On m’a accusée d’être une voleuse alors que j’ai accepté de racheter un pichet pour calmer les choses. Puis on m’a dit que les gens comme moi n’avaient rien à faire ici, assure la jeune femme. Quand j’ai entendu parler du lynchage, quelques jours plus tard, j’ai compris pourquoi je n’étais pas la bienvenue. » 

Sammy, né dans le village et d’origine marocaine, réfute l’idée que les origines aient pu expliquer l’agression et défend ses « amis » du comité des fêtes. Au fil de la discussion, pourtant, ce jeune homme de 22 ans dresse un portrait plus nuancé de ce petit village supposé accueillant et tolérant. « Je ne pourrai jamais dire qu’il n’y a pas de racisme ici. Je n’ai jamais eu de problème car je suis né ici, mais il y a une xénophobie ancrée chez certains », concède le jeune étudiant.

Il liste quelques souvenirs qui, malgré ce qu’il en dit, semblent bien être le reflet d’un racisme ambiant. Des blagues, des insultes et des soupçons dont il a été lui-même victime mais qu’il minimise. « On m’a déjà soupçonné de vols plein de fois. J’ai rien dit et j’ai vidé mes poches. On m’a déjà traité de sale ceci ou sale cela. Ce n’est pas pour autant que je suis parti en cacahuète », raconte Sammy. 

« Je ne vais pas mentir. Quand on est d’origine maghrébine ici, on a deux fois plus à prouver que les autres. Mais je peux le comprendre, relativise-t-il encore. On n’a pas de violences, pas de dealers. Mais les gens regardent la télé, se sentent en danger et même s’ils ne sont pas concernés, finissent par avoir peur. Ils vont parfois dire qu’il y en a plein le cul des Arabes qui volent, par exemple. » 

Aux dernières législatives, cette crainte s’est d’ailleurs exprimée dans les urnes de la commune, où Julien Rancoule, élu député du Rassemblement national (RN), a remporté 51,46 % des suffrages exprimés. Interrogé sur ce sujet, le député défend la mairie, parle d’une simple rixe et n’a « pas l’impression » d’y voir une agression raciste. Le député RN a vu la vidéo mais ne veut surtout pas condamner sans avoir « tous les tenants et les aboutissants ». « Ces gens-là, dit-il pour parler des agresseurs, ont sans doute cru bien faire et je ne suis pas sûr que tout soit tout noir ou tout blanc. »

Hans, qui « se fiche de la politique », attend le procès avec impatience, sans se faire trop d’illusions. « Le racisme ne sera sans doute pas reconnu mais j’aurai peut-être quelques réponses », espère celui qui se terre chez sa mère depuis qu’il a perdu « le moral et son travail ». « J’ai tenté de reprendre mon boulot de livraison peu de temps après mais j’avais peur d’avoir à retourner à Verzeille. Je ne me sens plus en sécurité, regrette-t-il. Et tous les dimanches soir, je repense à cette histoire. »

David Perrotin

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