par Frédérick CASADESUS, propos recueillis
Il faut distinguer très clairement les incidents
qui se sont produits le 8 mars dernier, qui sont à l’origine de la pétition,
et l’affirmation selon laquelle on assisterait au développement de mouvements
racistes dont les Français d’origine européenne seraient victimes. Nous pensons
que ceux qui se sont exprimés par la pétition ont mal interprété les
événements. Leur regard est guidé par l’émotion plutôt que par l’analyse.
Leur interprétation manque singulièrement de hauteur de vue.
Il faut dénoncer la violence, non pas l’appartenance ethnique ou sociale de
ceux qui la pratiquent.
Face à ce problème, les représentants de l’Etat proposent deux types de
politique : la droite augmente le nombre de policiers et la gauche crée des
postes d’éducateurs. Ces deux démarches complémentaires sont utiles, mais
elles suffisent d’autant moins que les fonctionnaires ne sont pas assez
nombreux. SOS Racisme, en 1998,
a créé le mouvement « Stop la violence », mouvement
populaire qui voulait empêcher la jeunesse de basculer dans des comportement
agressifs ; quelques années auparavant, des groupes de lycéens et la Fédération des
maisons des potes (liée à notre organisation) avaient lancé le mouvement «
Plus puissant que la violence : le respect ». Il s’agissait de promouvoir le
respect comme une valeur supérieure et une force plus efficace que la
violence. A la même époque, la région Ile-de-France a créé l’association «
Jeune violence écoute ».
Toutes ces campagnes avaient pour ambition de mobiliser la jeunesse elle-même
contre la violence. Le mouvement « Ni putes, ni soumises », qui dénonce le
comportement macho des garçons dans les quartiers et les cités, a pris son
essor avec les mêmes ambitions. Cependant, le véritable mouvement populaire
que nous appelons de nos vœux tarde à naître. Sans doute le manque de volonté
collective, y compris de la part des représentants de l’Etat, explique-t-il
le faible succès de ces démarches. Nous avons la conviction qu’un mouvement
d’éducation populaire pourrait lutter contre les débordements, mais nous
constatons que les bénévoles hésitent à s’engager sur ce terrain.
Cet échec relatif et provisoire conduit certains acteurs sociaux ou
intellectuels à désespérer, à croire que l’on ne peut plus rien faire, à
juger que la violence est un phénomène raciste. Ils commettent une lourde
erreur et devraient plutôt lire des ouvrages de sociologie.
La jeunesse bascule dans des comportements violents parce qu’elle n’est pas
prise en compte. Que cette violence-là génère du racisme, c’est évident. Mais
l’élément fondateur n’est pas le racisme : les jeunes Noirs, Arabes ou
Européens n’exercent pas des actes cruels en direction d’une catégorie de
population, mais à l’égard de tous ceux qui vivent à l’intérieur du quartier.
La violence des classes populaires s’applique à l’encontre des classes
populaires.
Une authentique ségrégation
Quand les lycéens parisiens sont au cœur de l’organisation de la
manifestation et que des jeunes s’en prennent au mouvement lycéen, on a
l’impression d’un affrontement. Mais c’est un épiphénomène. Pourquoi ne pas
dire que tout au long de la semaine les jeunes de banlieue sont victimes
d’autres jeunes de banlieue ? Ceux qui affirment que la manifestation était «
anti-blanc » se trompent. La violence était équivalente à celle qui s’exprime
en banlieue. Parce que les lycéens parisiens sont plutôt blancs et les autres
plutôt noirs, cela révèle un aspect souvent masqué de la société française.
Cette séparation qui pouvait être, à l’origine, considérée comme le fait du
hasard doit être aujourd’hui dénoncée pour ce qu’elle est : une authentique
ségrégation éducative et sociale. Depuis six ans, nous apportons les preuves
de l’existence d’une telle politique. On nous dit que c’est la main invisible
du marché qui provoque la séparation des Noirs et des Blancs. Mais, par le
biais des études de l’Insee et les rapports de la Cour des comptes, il est
désormais clairement établis que la discrimination existe.
Ainsi l’Insee a-t-elle publié en 2000 une analyse de la répartition des
logements sociaux. 96 % des immigrés obtenant un appartement en HLM sont
logés dans des grands ensembles des années 60-70 (lesquels représentent 60 %
du patrimoine social tandis que 30 % des logements neufs, construits
normalement pour casser les ghettos, sont réservés aux Français d’origine
européenne).
Pas d’angélisme
Les organismes se défendent en disant que cela résulte de données objectives
(taille du logement, le montant du loyer), mais le nombre d’enfants par
famille et les écarts de prix de loyers ne résistent pas à l’analyse. Les
rapports internes indiquent qu’installer trop de personnes noires dans des
immeubles récents fait baisser la cote du quartier, son indice immobilier,
son attractivité.
SOS Racisme n’a jamais pratiqué l’angélisme sur les formes variées de
racisme. Nous voulons éduquer les Français, mais aussi les publics issus de
l’immigration. SOS Racisme a mis toute son énergie dans la lutte contre
l’antisémitisme. Participer à un idéal est essentiel. La pédagogie
antiraciste ne peut supporter le discours de « victimisation », qui encourage
les gens à ne défendre que leur communauté. Il faut défendre tout le monde.
Nous avons organisé avec succès un concert au Zénith de Paris le 20 novembre,
qui a réuni entre autres des jeunes des quartiers. Nous ne pouvons accepter
la notion de racisme anti-blanc parce qu’elle est une thèse défendue depuis
longtemps par l’extrême droite. Nous reconnaissons l’émergence de mouvements
extrémistes venus des associations radicales musulmanes qui reçoivent le
soutien des partisans de l’extrême droite quand ils s’en prennent aux juifs.
Ce danger existe. Mais cela n’engage pas pour autant toute la jeunesse des
quartiers.



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